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Bigbonobo

Thelonious Monk par Laurent de Wilde

Rédigé par bigbonobo Publié dans #LECTURES, #jazz

Je connaissais Laurent de Wilde  en tant que musicien, et son album "Stories" (2004) figure en bonne place dans ma discothèque. J'avoue avoir tout ignoré de ses talents d'écrivain avant de trouver, oublié chez moi par un invité, son bouquin consacré à un des génies du Jazz, "Monk". Paru en 1996, ce remarquable ouvrage a reçu deux récompenses, le prix Charles Delaunay 1996 et le prix Pelléas 1997. Je me suis plongé avec délices dans la lecture de cette biographie qui non seulement éclaircit bien des mystères de la vie du musicien, mais analyse avec finesse ce qui a fait de Thelonious Monk un compositeur tout à fait à part,  "the genius of modern music", dont les oeuvres, d'une complexité redoutable - pour ceux qui veulent l'interprêter - sont d'une évidence enfantine pour ceux qui l'écoutent.

 

 

 

Seul un musicien passionné pouvait nous expliquer la fulgurance du Bebop au début des années quarante, la ré-appropriation de la musique noire par des génies tels que Charlie Parker, Miles Davis et comment Monk en fut à la fois un des principaux acteurs et un observateur détaché, au dessus de la mêlée. Son jeu le distingue des autres pianistes, sa musique ni classique ni moderne effraie les sidemen les plus endurcis, et fait dire à Coltrane "si on rate un accord, c'est comme si on tombait dans une cage d'ascenseur vide".

Seul un musicien pouvait écrire ce paragraphe concernant la rythmique :

" Cà commence avec la basse et la batterie. On a souvent tendance à croire qu'un bon bassiste et un bon batteur vont faire une bonne paire: chaussure droite, chaussure gauche, et en avant. Mais un mocassin italien et une bottine anglaise ne font pas bon ménage, même s'ils donnent l'impression de chausser le pied. Les ampoules ne vont pas tarder à se faire sentir, on ne va pas faire des kilomètres avec çà...Moralité: trouvez la paire...Rien de plus drôle et de plus émouvant que ce mariage forcé entre la basse et la batterie, les deux plus gros instruments ( portables, ce qui exclut le piano ) de l'orchestre. C'est toute une philosophie, d'être gros: billets spéciaux, sièges supplémentaires, escaliers, portes étroites, température ( la contrebasse peut s'ouvrir comme une vieille chaussure lorsqu'il fait trop chaud et moite, ou se fendre comme une bûche s'il fait trop froid )"......." Ces deux gros-là, quand ils sont sur scène, ils portent une responsabilité écrasante, c'est pour çà qu'ils ont besoin de toutes ces pièces détachées: ils ne font rien moins que le temps. On est très loin de l'expression sadique et minutieuse qui dit que l'on tient la mesure. Non, eux, ils font le Temps."....."au cours d'un concert, la Paire devient Maitre du Temps."

L'auteur, entre considérations techniques et précisions biographiques enchainées avec la souplesse et la précision d'un grand arrangeur, nous permet d' enfin comprendre pourquoi cet homme, si respecté par ses pairs, musiciens et éditeurs, et quelques trop rares connaisseurs, n'a rencontré le succès  - la gloire, pour le public jazzistique - qu'à quarante ans. Tout simplement parce qu'il n'en voulait pas vraiment, que seule comptait la conception qu'il avait de son art, seule comptait la paix pour l'exercer sereinement.

Les crises récurrentes qui le laissaient égaré dans un aéroport ou perdu en lui-même sont évoquées progressivement , et les arnaques des producteurs, les fins de mois tendues,  la came, rien n'est oublié. Surtout pas la vigilance dont Monk a bénéficié de la part des femmes de sa vie, sa mère d'abord, son épouse Nellie et sa fille Barbara ensuite, et enfin celle de Pannonica de Koenigswarter , sa protectrice.

Il faut sans doute beaucoup de respect et d'amour pour protéger le génie d'un homme à la façon de ces femmes, il en a sans doute fallu pas mal à Laurent de Wilde pour en parler aussi bien, avec autant de pudeur.

Sans étalage d'érudition pesante, sans sensationnalisme gonzo, l'auteur nous fait (re)découvrir l'histoire du Jazz à travers l'assez triste vie d'un génie musical absolu, que personne ne nous avait racontée auparavant.


 

 

 


 
Concert-hommage à Thelonious Sphere Monk - Laurent de Wilde (Divan du monde 2009)



 

 

 

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